Il existe des pièces de théâtre dont l’histoire se comprend dès le début et d’autres dont les personnages restent longtemps mystérieux. Incendies, de Wajdi Mouawad, fait partie de ces œuvres où l’on découvre une famille sans savoir exactement ce qui s’est passé auparavant. Une femme vient de mourir, et un notaire demande à ses enfants de retrouver un père qu’ils croyaient mort et un frère inconnu. Leur mère ne leur avait jamais rien expliqué. Mais quelquefois, c’est justement ce que l’on ne sait pas qui oblige à chercher.
Cette pièce, créée en 2003, ne raconte pas les événements dans l’ordre où ils se sont produits. Le public voit Nawal à plusieurs moments de sa vie, alors que Jeanne et Simon doivent retrouver peu à peu les mêmes informations. Le public en sait parfois davantage qu’eux. Mais une scène peut prendre un tout autre sens lorsque l’histoire avance.
Le testament de Nawal ne ressemble pas à une succession ordinaire
La différence entre le testament que l’on rencontre habituellement dans une famille et celui de Nawal réside dans les dernières volontés de cette femme. Un notaire doit normalement expliquer aux héritiers ce qu’ils vont recevoir, tandis qu’Hermile Lebel demande à Jeanne et Simon de partir à la recherche de deux hommes inconnus. Ils devront remettre une enveloppe à leur père et une autre à leur frère. Or les jumeaux ne savaient même pas que ces deux hommes existaient. Au lieu d’une réponse, ils découvrent surtout ce que leur mère avait gardé pour elle.
L’exemple le plus parlant est la réaction des deux enfants devant Hermile Lebel. Jeanne veut comprendre comment commencer la recherche, alors que Simon ne souhaite pas continuer à obéir à une mère qui ne lui avait jamais parlé de son passé. Tous les deux viennent pourtant d’entendre exactement les mêmes paroles, mais ils ne les reçoivent pas de la même façon. Pour Jeanne, il faut trouver des personnes et des lieux. Pour Simon, il faut d’abord accepter de poser des questions.
Plusieurs éléments accompagnent ce testament et seront utiles au cours de l’histoire :
- Les deux enveloppes destinées au père et au frère des jumeaux.
- Les objets et les traces du passé qui permettent de retrouver des personnes ou des lieux.
- Les consignes concernant la sépulture de Nawal, liées à l’accomplissement de ses volontés.
Le testament devient ainsi le point de départ d’une enquête familiale. Mais le notaire n’en connaît pas la solution.
La jeunesse de Nawal explique une partie de ses décisions
Une autre différence entre Incendies et une histoire familiale racontée de manière habituelle se trouve dans la présentation de Nawal. Ses enfants ont connu une mère silencieuse, parfois difficile à comprendre, tandis que le public découvre aussi une jeune femme qui a aimé Wahab et qui a eu un premier enfant. Cet enfant lui est retiré et Nawal promet de le retrouver. Elle ne connaît pas encore les événements qui vont bouleverser sa vie, mais cette promesse restera présente pendant des années. Cette recherche explique une partie de ses voyages.
Les choses deviennent plus difficiles lorsque le pays entre dans la guerre. Nawal rencontre Sawda, avec qui elle traverse une partie de ces événements. Les deux femmes ne réagissent pas toujours de la même façon devant la violence. En revanche, elles voient toutes les deux que les affrontements ne touchent pas seulement les hommes qui portent des armes. Des familles se séparent et des enfants disparaissent.
Le pays représenté rappelle le Liban pendant la guerre civile. Mais Mouawad ne raconte pas les événements comme un historien. On retrouve cette distinction dans le dossier de Réseau Canopé sur Incendies. La guerre reste essentielle sans que chaque scène soit un document historique.
On peut se demander pourquoi Nawal n’a rien raconté à ses jumeaux. Pourtant, avant de juger son silence, il faut connaître ce qu’elle a vécu avant leur naissance. Cela n’empêche pas les jumeaux de lui en vouloir.
Jeanne et Simon cherchent la même vérité de deux façons différentes
La différence entre Jeanne et Simon est déterminée en partie par leur caractère, mais aussi par la façon dont chacun comprend le testament. Jeanne enseigne les mathématiques et cherche à relier les informations qu’elle trouve. Elle vérifie les noms et les lieux. Simon, en revanche, pratique la boxe et exprime plus directement sa colère. Il refuse le voyage imposé par une mère qui ne lui avait jamais parlé de ces hommes.
On pourrait croire que Jeanne accepte la vérité tandis que Simon préfère l’ignorer. Mais quelquefois, le refus de chercher vient surtout de la difficulté à accepter ce que l’on vient d’apprendre. Les deux ont pourtant perdu la même mère. L’une essaie de répondre en rassemblant des indices, l’autre commence par repousser cette nouvelle histoire familiale. Le testament change leur regard sur elle.
Le passage intitulé « Théorie des graphes, vision périphérique » montre cette manière de construire les liens entre les personnages. Des informations qui paraissent éloignées se rapprochent progressivement, comme des points que l’on finit par relier. Un détail pourra devenir important plus tard.
| Personnage | Ce qu’il fait dans l’histoire | Ce que cela apporte au récit |
|---|---|---|
| Nawal | Laisse des lettres et un passé à retrouver | Relie les événements anciens aux recherches des jumeaux |
| Jeanne | Commence l’enquête et rassemble des indices | Fait avancer la recherche par les questions et les rapprochements |
| Simon | Résiste d’abord, puis accepte de chercher | Montre la colère et le changement de regard sur sa mère |
| Hermile Lebel | Lit le testament et accompagne les enfants | Assure le lien entre les dernières volontés et leur réalisation |
| Nihad | Apparaît sous des identités différentes | Donne à la révélation finale sa dimension tragique |
Hermile Lebel accompagne les enfants sans connaître toutes les réponses
Hermile Lebel ne joue pas le même rôle que les autres personnages, car sa place dans cette histoire reste celle d’un homme chargé de faire respecter un testament. Il n’a pas connu la jeunesse de Nawal et ne possède pas les réponses que Jeanne et Simon vont chercher. Il doit respecter le testament. Mais dans cette famille, le travail du notaire ne s’arrête pas à la lecture d’un document. Il accompagne les jumeaux dans leurs premières démarches.
Sa manière de parler apporte aussi un changement dans la pièce. Hermile utilise quelquefois des expressions ordinaires, presque maladroites, alors que la situation est particulièrement grave. Il reste un homme de métier. En revanche, il ne devient pas celui qui révèle tout le secret. Ce sont Jeanne et Simon qui devront rencontrer des témoins et poursuivre les recherches. Sans le notaire, leur voyage ne commencerait peut-être pas. Mais sans les jumeaux, les enveloppes resteraient sans destinataires.
Les changements d’époque demandent au spectateur de rester attentif
La façon dont les scènes se suivent est également importante dans Incendies, car les événements ne sont pas présentés dans leur ordre habituel. Le spectateur peut voir Jeanne rechercher un renseignement, puis retrouver Nawal lorsqu’elle était encore jeune. Les époques sont éloignées, mais un nom ou un lieu peut les rapprocher, si bien que le public suit en même temps l’enquête des enfants et le passé de Nawal.
Le texte est divisé en quatre parties : « Incendie de Nawal », « Incendie de l’enfance », « Incendie de Jannaane » et « Incendie de Sarwane ». Les deux derniers noms renvoient à Jeanne et Simon. Ce découpage permet de revenir sur les mêmes événements avec des renseignements nouveaux.
Pour étudier cet enchaînement, plusieurs éléments peuvent être relevés dans le texte :
- Les changements d’époque qui ne sont pas toujours accompagnés de longues explications.
- Les lieux, les noms et les objets qui reviennent dans plusieurs scènes.
- Les moments où le public sait quelque chose que Jeanne ou Simon ignorent encore.
Ces détails sont utiles pour préparer un commentaire de texte de théâtre. Il faut regarder les scènes voisines, car un dialogue change de sens suivant l’endroit où l’auteur le place.
La guerre transforme une recherche familiale en tragédie
Dans Incendies, la guerre n’est pas seulement un événement qui se déroule loin de la famille. Elle intervient directement dans le parcours de Nawal, dans les lieux qu’elle traverse et dans les personnes qu’elle peut retrouver. Son premier enfant lui a été retiré et la guerre rend sa recherche plus difficile. L’histoire de cette femme ne peut donc pas être séparée de celle du pays dans lequel elle a vécu.
L’exemple le plus douloureux se trouve à la prison de Kfar Rayat. Nawal y subit des tortures et des violences sexuelles. Ce n’est pas un simple obstacle à son enquête. Ces violences auront des conséquences sur sa vie, mais aussi sur les origines de Jeanne et Simon. Les jumeaux découvrent alors des origines liées à ce que leur mère a subi.
Il existe des tragédies où les personnages prennent des décisions sans connaître les conséquences qu’elles auront. On retrouve cette situation dans l’analyse de Roméo et Juliette, où les choix des familles et des amoureux conduisent à une fin irréversible. En revanche, dans Incendies, la guerre et les violences faites aux personnes occupent une place beaucoup plus importante. Ce n’est pas un simple malentendu.
La révélation sur Nihad change le sens de toute l’enquête
La dernière partie de la recherche permet de comprendre pourquoi Nawal avait demandé à ses enfants de remettre deux enveloppes. Jeanne et Simon pensaient retrouver deux personnes différentes, un père et un frère. Ils apprennent pourtant que Nihad, le premier fils de Nawal, est aussi l’homme qui l’a torturée et violée sous le nom d’Abou Tarek. Il est donc leur frère aîné et leur père. Cette révélation change le sens du testament et de la jeunesse de Nawal.
Un auteur aurait pu présenter ce secret dès le début de sa pièce. Le public aurait connu les liens familiaux immédiatement. Wajdi Mouawad choisit au contraire de montrer la recherche de Nawal, sa séparation d’avec son premier enfant et les violences qu’elle a subies avant de réunir ces événements. Le dénouement en devient plus douloureux. Il ne s’agit pas simplement de deux noms, car il faut aussi comprendre les violences commises.
Les lettres destinées à Nihad et à Abou Tarek donnent ainsi deux façons de s’adresser à la même personne. Nihad reste l’enfant que Nawal a longtemps voulu retrouver, tandis qu’Abou Tarek est responsable des violences commises contre elle. Sa responsabilité ne disparaît pas pour autant. Mais les deux lettres permettent de comprendre ce que Nawal demande à ses enfants.
Les lettres et le silence donnent une autre dimension à la fin
Ce qui distingue enfin l’enquête de Jeanne et Simon d’une recherche familiale plus ordinaire, c’est ce qu’ils obtiennent lorsqu’ils connaissent la vérité. Dans certaines histoires, retrouver une personne permet de réunir la famille et de terminer le récit. Ici, les jumeaux découvrent leurs origines, mais ils ne retrouvent pas pour autant la mère qu’ils viennent de perdre. Ils ne pourront plus lui poser leurs questions.
Le silence de Nawal ne signifie donc plus exactement la même chose à la fin qu’au début. Les jumeaux ont connu son silence, alors que le public a vu sa jeunesse, la guerre et la prison. Mais connaître ces événements ne permet pas de réparer les années passées. Les lettres apportent des paroles qui n’avaient pas été dites. Elles ne peuvent pas effacer les violences ni rendre aux enfants ce qu’ils n’ont jamais connu.
La fin ramène aux deux enveloppes du testament. Le notaire ne pouvait pas encore expliquer leur sens. À la fin, ces mêmes lettres permettent de réunir les différents morceaux du passé. Et le spectateur comprend que la pièce ne dépend pas uniquement de la révélation sur Nihad. Elle dépend de ce que les jumeaux ont découvert de leur mère.





